DEGAS (Edgar)

Lot 57
400 000 - 500 000 €

DEGAS (Edgar)

 - ALBUMS HALÉVY. -
Environ 1370 photographies dont au moins 13 par Edgar Degas, montées dans 6 albums par Ludovic Halévy et sa famille. Années 1860-vers 1914.
4 de ces albums portent des légendes autographes de la main de Ludovic Halévy.

I. Années 1860-1880. Environ 135 photographies libres glissées dans des logements sur 42 pp. dans un album in-4, cuir brun, dos lisse, fermoir métallique, tranches dorées. Légendes autographes de Ludovic Halévy. • II. Années 1891-1892. Environ 50 photographies montées sur 25 ff. dans un album in-4 oblong, classeur de percaline bordeaux à vis et boulons métalliques.
Légendes manuscrites. • III. Années 1893-1896. Environ 320 photographies montées sur 90 pp. dans un album in-4 oblong, demi-chagrin bordeaux, dos à nerfs fileté, plats de percaline chagrinée. Légendes autographes de Ludovic Halévy. • IV. 1896- 1897. Environ 375 photographies montées sur 98 pp. (chiffrées 1 à 54 et 57 à 100) dans un album in-4 oblong, percaline verte chagrinée et filetée à froid. Légendes autographes de Ludovic Halévy. • V. 1893-1901. Environ 115 photographies montées sur 54 pp. dans un album in-4, demi-chagrin noir à coins fileté, dos lisse. Légendes autographes de Ludovic Halévy. • VI. 1902-1908. Environ 370 photographies montées sur 30 ff. dans un album in-4 oblong, percaline bordeaux chagrinée et filetée à froid. Légendes manuscrites. • Reliures très usagées avec plats et parfois dos détachés; 2 photos décollées dans l'album n° VI.

ALBUMS PHOTOGRAPHIQUES DE L'ÉCRIVAIN LUDOVIC HALÉVY, CLASSÉS TRÉSOR NATIONAL,
RENFERMANT AU MOINS 13 PRÉCIEUSES PHOTOGRAPHIES D'EDGAR DEGAS ET RENOUVELANT L'ICONOGRAPHIE PROUSTIENNE

Ensemble classé trésor national

«I mportant ensemble d'album s dont il n'est pas connu d'équivalent», qui ont conservé jusqu'à nos jours de rares traces de «l'intermède passionné de Degas pour la photographie», ainsi maintenues dans leur contexte de création, et qui constituent en outre un «précieux témoignage sur les modes de vie de la grande bourgeoisie française d'avant la Grande Guerre, imm ortalisés en littérature par À la Recherche du temps perdu de Marcel Proust,
et la manière dont ce monde se représentait alors par le médium photographique.»

Extrait de l'arrêté du ministre de la Culture du 8 novembre 2018, publié au Journal officiel de la République française le 11 novembre suivant, qui refuse un certificat d'exportation à cet ensemble de biens, motivé sur un avis de la Commission consultative des Trésors nationaux déclarant qu'il revêt le caractère de trésor national.

Les Halévy, une famille française
Écrivain, Ludovic Halévy (1834-1908) est l'auteur des livrets des plus célèbres opéras d'Offenbach (La Belle Hélène, La Vie parisienne, etc.), la plupart écrits en collaboration avec Henri Meilhac, et travailla également pour Bizet (Carmen) ou Delibes (Les Eaux d'Ems). Il fut élu à l'Académie française en 1884, et laissa 55 volumes de carnets constituant une source essentielle sur la vie théâtrale de son temps. D'une famille d'origine juive allemande alliée à des catholiques et des protestants, sa fin de vie fut assombrie par l'antisémitisme: comme Fernand Gregh l'écrivit à Daniel Halévy, «il avait l'affaire Dreyfus». D'autres personnalités contribuèrent aussi à rendre illustre la famille Halévy: le grand-père de Ludovic, Élie Halévy, fut un écrivain et érudit hébraïsant, son père Léon Halévy fut un écrivain et un disciple de Saint-Simon, son oncle Fromental Halévy fut un des grands compositeurs du siècle, son cousin Lucien-Anatole Prévost-Paradol fut un journaliste et homme politique de renom, membre de l'Académie française, sa cousine Geneviève Halévy, fille de Fromental, épousa le compositeur Georges Bizet puis l'avocat Émile Straus et tint un des plus fameux salons littéraires et artistiques parisiens du temps, ses propres fils Élie et Daniel Halévy furent l'un historien et philosophe, l'autre historien, essayiste et éditeur. La famille Halévy fut en outre liée à d'autres figures de renom: Léon Halévy épousa la fille de l'architecte Louis-Hippolyte Le Bas, d'une famille elle-même liée aux architectes Antoine-Laurent-Thomas Vaudoyer, Léon Vaudoyer et Eugène Viollet-Le-Duc; Ludovic Halévy épousa Louise Bréguet, issue d'une célèbre famille d'horlogers et d'inventeurs suisses, cousine du chimiste et ministre Marcellin Berthelot, membre de l'Académie française, et tante du constructeur et aviateur Louis Bréguet; par son mariage, Daniel Halévy devint le beau-frère de l'écrivain et critique d'art Jean-Louis Vaudoyer, également membre de l'Académie française.

Une vie en images
Cet ensemble comprend plusieurs séries, de natures distinctes. L'album n° I , dont les clichés datent des années 1860 à 1880, renferme essentiellement des portraits posés pris par des professionnels, Carjat, Disdéri, Nadar, Reutlinger, etc., avec légendes de la main de Ludovic Halévy. Il s'agit de proches de celui-ci, et de diverses personnalités en rapport ou non avec lui. Quatre de ces portraits portent un envoi autographe signé - de Dumas fils, de l'auteur
dramatique William Busnach, de la comédienne Mademoiselle Georges et du critique, décorateur et directeur de théâtres Émile Perrin.
L'album n° II renferme des clichés avec légendes manuscrites d'une autre main datant de 1891 et 1892: il a probablement été constitué par Madame Straus ou un proche de celle-ci pour Ludovic Halévy, car il comprend principalement des portraits d'elle et de personnes gravitant autour d'elle, pris lors d'une villégiature dans sa villa d'Évian.
Viennent ensuite 3 albums légendés de la main de Ludovic Halévy, constituant 2 séries qui se recoupent en partie par leur chronologie et leurs sujets: les album s n° III et IV (1893-1896, 1896-1897), et d'autre part l'album n° V (1893-1901). Ce double emploi pourrait s'expliquer par le fait qu'à cette période Ludovic Halévy partageait sa vie entre son domicile parisien rue de Douai et sa résidence de campagne à Sucy-en-Brie et aurait pu vouloir disposer de
photographies en permanence dans ces deux endroits. Certaines photographies ont été prises par d'autres personnes, parfois indiquées dans les légendes, par exemple Madame Howland et Jacques Bizet (dans un style proche du pictorialisme), ou surtout Edgar Degas. Dans leur majorité, cependant, les clichés ont été pris par Ludovic Halévy et son épouse Louise. Les progrès techniques en matière d'appareils photographiques dans les années 1880 (procédé des négatifs verre au gélatino-bromure d'argent réduisant le temps de pose, apparition des premiers appareils portatifs dont le kodak à négatif film pelliculé enroulable) avaient ouvert la pratique aux amateurs, et, «pour Ludovic et Louise, cela va devenir un engouement, ils
se feront initier par un professionnel au fonctionnement de cette boîte magique» (Françoise Balard, p. 165). À la date de juillet 1895, dans l'album n° III, Ludovic Halévy a inscrit cette mention «nos quatre premières photographies». L'homme de lettres Maurice Guillemot rapporte en 1897 que Ludovic Halévy lui affirmait «À Sucy, je suis photographe» (Villégiatures d'artistes, Paris, Flammarion, p. 119), et qu'il lui avait présenté son travail: «Les pages de l'album tournent, [...] tout cela constitue l'oeuvre de Ludovic Halévy: "On peut m'attaquer sur ce qu'on voudra, mais la photographie, non, c'est sacré !" C'est une vraie passionnette; je me souviens que, récemment, un jeudi, je le rencontrai avec Jules Claretie sur le pont des Arts, à la sortie de
l'Académie: "Je vais au Louvre acheter des produits..."» (ibid., p. 123).
L'album n° VI , annoté par une autre personne de la famille Halévy, renferme des clichés concernant presqu'exclusivement les enfants et petits-enfants de Ludovic: il a probablement été constitué non par lui, mais pour lui, et poursuivi encore quelques années.

Du côté de chez Halévy
Les albums de Ludovic Halévy déploient une galerie de lieux et portraits de personnages de son intimité mais aussi de figures issues du Tout Paris artistique et littéraire de l'époque.
Défilent ainsi les personnalités de son cercle amical et académique: les écrivains et critiques Ferdinand Brunetière, Jules Claretie, François Coppée (dans sa propriété de Mandres, dans son cabinet, et chez Ludovic Halévy à Sucy), Louis Ganderax, directeur de la revue de Paris et par ailleurs ami d'enfance de madame Straus, José-Maria de Heredia, Henry Meilhac, Pierre Loti (que Ludovic Halévy contribua à faire élire à l'Académie contre Zola), la femme de lettres Mary Robinson, amie de Browning, Renan ou Taine, veuve de l'orientaliste James Darmesteter, le physicien Émile Duclaux, directeur de l'Institut Pasteur, avec qui Mary Robinson s'était remariée en 1902, le collectionneur Paul Gallimard, père de l'éditeur, Victorien Sardou, Jacqueline Offenbach, fille du compositeur, et son époux le peintre Pierre-Joseph Mousset, etc.
L'album n° I, comprend également des portraits professionnels, comme ceux de William Busnach, François Coppée, Fromental Halévy, d'Henri Meilhac, Jacques Offenbach (seul et en famille), Lucien-Anatole Prévost-Paradol, Victorien Sardou, Geneviève Straus, etc. Il élargit aussi là son domaine iconographique à diverses personnalités éminentes de l'époque: les écrivains Alphonse Daudet, Camille Doucet, Alexandre Dum as père (avec sa maîtresse Adah Menken), Alexandre Dum as fils, Victor Hugo (cliché Pierre Petit), Alphonse Karr, Eugène Labiche, Henry Murger, Paul Poirson, Francisque Sarcey, Victorien Sardou, Eugène Scribe, Émile Zola (cliché J. M. Lopez), les comédiens et comédiennes Sarah Bernhardt, Jane Essler, Mademoiselle Georges, Frédérick Lemaître, les compositeurs Daniel-François-Esprit Auber, Hector Berlioz, Victor Capoul, Charles Gounod, Victor Massé, Gioacchino Rossini, les cantatrices Christine Nilsson, Adelina Patti, Hortense Schneider, les artistes Pierre-Jean David d'Angers, Gustave
Doré, Eugène Fromentin, Alfred Grévin, le photographe Nadar (en ballon), l'architecte Charles Garnier, le mathématicien Joseph Bertrand, l'aliéniste Émile Blanche, le chimiste Eugène Chevreul, l'historien et homme politique Victor Duruy, le lexicographe Émile Littré, l'historien François Auguste Alexis Mignet, Ernest Renan. Avec quelques portraits de personnages historiques: le duc d'Aum ale, le prince Demidoff, le duc de Morny (avec qui Ludovic Halévy noua une amitié) et son épouse Sophie Troubetskoï; etc.
Les lieux familiers de la famille Halévy sont représentés, l'appartement parisien du 22 rue de Douai, le château de Haute-Maison à Sucy-en-Brie, acquis en juillet 1893, mais aussi les environs de l'Académie française, et le château de Sucy où résidait son ami l'écrivain anglais John Edward Courtenay Bodley.
Se trouvent également des vues de deux châteaux proches de Sucy où Ludovic Halévy se rendit en simple visite: le château de Ferrières, propriété des Rothschild, et le château de Grosbois, propriété de la famille Berthier (la princesse de Wagram était née Rothschild).
En outre, une série de clichés révèle un intérêt pour les paysages parisiens, historiques et pittoresques: le Louvre, le bassin de La Villette, les rues du quartier de la place Clichy, une marchande de fleurs, la cavalcade du mardi gras. Avec quelques photographies d'actualité: l'inauguration du buste de Sainte-Beuve, les obsèques d'Ambroise Thomas, la venue du tsar à Paris, etc. Le style de Ludovic Halévy révèle un vrai talent: «Il y a là de nombreuses compositions qui évoquent les audaces impressionnistes; et telle façade haussmannienne, froide et dure, tel rond-point désert, planté de réverbères, n'est pas sans rappeler les vues urbaines de Caillebotte» (Henri Loyrette, Entre le théâtre et l'histoire, la famille Halévy, p. 193).
On découvre également des photographies de ses voyages puis des voyages de ses fils: Italie (1896, 1897, 1904), Irlande (1903), Sud-Est de la France (1905), Suisse (1906, 1908), Biarritz (1906), Fort- Mahon (1907). Plusieurs clichés représentent le monastère Notre-Dame-de-Sion à Ramleh, près d'Alexandrie en Égypte, dont la supérieure était une nièce de Ludovic Halévy, Thérèse Paradol (fille de Prévost-Paradol) - s'y mêlent photographies d'amateur et de professionnels. Marcel Proust et Daniel Halévy ayant entretenu une longue amitié remontant à leur rencontre au lycée Condorcet, ils comptèrent de nombreuses personnes parmi leurs relations communes, que l'on retrouve dans maintes photographies des présents albums, pour beaucoup inédites.
Les amis du lycée Condorcet et de la revue Le Banquet. Marcel Proust étudia au lycée Condorcet de 1882 à 1889 et y forgea des amitiés qu'il conserva toute sa vie. Futur historien, essayiste et éditeur, Daniel Halévy serait dreyfusard comme Proust, et, quoique de conceptions esthétiques et politiques bientôt différentes, conserva toujours avec lui une grande cordialité.
Fils de Georges Bizet et de Geneviève Halévy, Jacques Bizet inspira un amour de jeunesse à Proust. Il dirigerait une affaire de taxis où travailleraient Albaret et Agostinelli, proches de l'écrivain. Futur juriste, historien et publiciste, Robert Dreyfus, entretint une amitié durable quoique distante avec Proust, malgré leurs divergences concernant la littérature, l'homosexualité et la mondanité. Le futur poète acédémicien Fernand Gregh, dont l'amitié fut intermittente avec Proust, publia en 1958 des souvenirs sur celui-ci. Le futur poète Louis de La S alle, est le dédicataire d'une étude de Proust, «La Mer» (1892). Dans son roman autobiographique Jean Santeuil (écrit entre 1896 et 1899), celui-ci évoqua Jacques Bizet, Robert Dreyfus et Daniel Halévy comme étant les «trois plus intelligents de la classe». Avec certains d'entre eux, il participa en 1888 à la Revue verte et à la Revue lilas, puis, avec eux tous, fonda la revue Le Banquet (1892-1893), dans laquelle il publia huit contributions. Avec Louis de La Salle, Fernand Gregh et Daniel Halévy, il conçut par ailleurs un projet de «roman à quatre» qui n'aboutit pas. En 1897, Bizet, Dreyfus et Gregh, donnèrent une revue d'ombres chinoises brocardant son recueil Les Plaisirs et les jours, ce qui le blessa profondément.
«Souvenirs vivants» sur Ludovic Halévy. C'est par l'intermédiaire de Daniel Halévy que Marcel Proust l'avait rencontré. Plus tard, il «songea avec nostalgie à ces samedis samedis d'été, au début des années 1890, passées dans la longue maison de campagne blanche des Halévy, à Sucy [...] en compagnie de Gregh, de Louis de La Salle, de Jacques Bizet, de Robert Dreyfus et de Léon Brunschwicg [...] ainsi qu'avec ses charmantes amies, autres modèles de la "petite bande" [...]. Proust avait eu l'intention, si Dreyfus et Beaunier ne l'avaient devancé, d'écrire lui-même un article [nécrologique] sur Ludovic Halévy: "Il me semble que j'aurais parlé de tout cela moins bien que Beaunier, mais avec plus de précision, soutenu tout le temps par des souvenirs vivants".» (George D. Painter, Marcel Proust, t. I, p. 139). Marcel Proust évoqua dans Du Côté de chez Swann l'esprit caractéristique du théâtre de Meilhac et Halévy cet «esprit alerte, dépouillé de lieux communs et de sentiments convenus, qui descend de Mérimée».
«L 'incomparable salon de Mme S traus» (Marcel Proust, préface à De David à Degas de JacquesÉmile Blanche). Veuve du compositeur Georges Bizet, elle tint en effet un salon littéraire et artistique couru, et fut courtisée par Boulanger-Cavé, Bourget, Hervieu, Pozzi, Maupassant (à qui elle inspira en partie l'héroïne de Notre Coeur), Meilhac, Porto-Riche ou Reinach, avant d'épouser l'avocat Émile Straus. Elle hante les présents albums de son cousin Ludovic Halévy dont elle était très proche, et apparaît en portraits particuliers ou de groupes chez celui-ci à Sucyen-Brie, ou chez elle à Paris et à Évian. Quelques photographies représentent sa villa de Trouville. Marcel Proust la rencontra vers 1889, invité par son fils Jacques Bizet: «Très tôt, [il] invite Mme Straus et son fils au théâtre, envoie des fleurs à celle-ci, lui adresse des compliments. Toute sa vie, il a feint d'être amoureux d'elle. À la fois parce qu'elle attendait ce comportement de tous ses admirateurs; parce qu'il aimait en elle tout ce qu'il pouvait aimer chez une femme, l'esprit, le charme, l'élégance, l'affection, l'allure maternelle, sans avoir à la désirer» (Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, vol. I, p. 150). L'écrivain en dressa un portrait littéraire dès 1892, et la fit apparaître dans Les Plaisirs et les jours, dans Pastiches et mélanges et surtout dans Le Côté de Guermantes où elle lui inspira quelques traits de la duchesse de Guermantes: «la mélancolie, la lassitude d'exister, le goût de l'instant, la tendresse excessive et momentanée [...], la passion du "salon", le mari fier des mots de son épouse (mais contrairement au duc et malgré des crises passagères, M. Straus adorait sa
femme)» (Jean-Yves Tadié, op. cit., p. 149). Marcel Proust évoqua ainsi, dans Du côté de Guermantes, «un luxe de paroles charmantes, d'actions gentilles, toute une élégance verbale, alimentée par une véritable richesse intérieure. Mais comme celle-ci, dans l'oisiveté mondaine, reste sans emploi, elle s'épanchait parfois, cherchait un dérivatif en une sorte d'effusion fugitive, d'autant plus anxieuse, et qui aurait pu, de la part de Mme de Guermantes, faire croire à de l'affection.
Elle l'éprouvait d'ailleurs au moment où elle la laissait déborder, car elle trouvait alors, dans la société de l'ami ou de l'amie avec qui elle se trouvait, une sorte d'ivresse, nullement sensuelle, analogue à celle que la musique donne à certaines personnes.» Un des modèles de la marquise de Cambremer, la princesse de Brancovan, née Rachel Musurus, était la veuve du prince Grégoire Bibesco de Brancovan. Elle tenait salon, l'hiver à Paris, l'été à Amphion près d'Évian où Marcel Proust fut invité plusieurs fois (en 1893 et 1899). Fils de la princesse, Constantin de Brancovan rencontra probablement Proust en 1893 à Amphion, et noua avec lui une relation amicale et intellectuelle qui se renforça encore en 1898 lorsque tous deux se trouvèrent dreyfusards. Le prince publia quelques extraits de La Bible d’Amiens et de Sésame et les lys dans sa revue La Renaissance latine. Poétesse, soeur de Constantin, Anna
de Brancovan, future comtesse de Noailles, également dreyfusarde, se lia avec Marcel Proust à Amphion en 1899. Ils demeurèrent en relation étroite jusqu'en 1901, professant une admiration réciproque quoique non dénuée d'ironie chez Proust. Sur Hélène de Brancovan, future princesse de Caraman-Chimay, cf. supra le n° 22.
Parmi les personnalités du monde proustien, se distinguent également: Anatole France, un des modèles de Bergotte dans La Recherche, qui joua un rôle majeur dans la vie d'écrivain de Proust, comme modèle d'abord admiré puis critiqué, et fut comme lui un dreyfusard convaincu, le peintre Jacques-Émile Blanche, qui fit en 1892 un célèbre portrait de Proust, Marie Finaly, soeur d'un camarade de lycée, que Proust courtisa à Trouville en trouvant qu'elle avait «l'air peinte par Dante Rossetti» (lettre à Robert de Billy, 1893), ou encore la princesse de Wagram, née Berthe de Rothschild, chez qui Proust fut parfois invité au bal, Madeleine Bréguet, nièce de Louise Halévy, avec qui il flirta à Sucy-en-Brie avant qu'elle n'épouse Jacques Bizet, le critique d'art et conservateur de musée Jean-Louis Vaudoyer, beau-frère de Daniel Halévy, ami écouté de Proust.

Du côté de chez Degas
Les univers familiers des Halévy et de Degas s'unissent à travers plusieurs amitiés communes.
Le peintre connaissait Louise Bréguet depuis toujours et la considérait presque comme une soeur - et peut-être l'aima-t-il d'amour. Il avait été depuis sa jeunesse l'ami intime d'Alfred Niaudet qui, cousin germain de Louise, avait été élevé sous le même toit que celle-ci. Quand Ludovic Halévy épousa Louise en 1868, il entra naturellement dans la sphère intime d'Edgar Degas: bon camarade, il partageait avec lui une même passion pour le théâtre et la musique.
Vivant dans le même quartier, dînant régulièrement ensemble, leur relation se resserra encore à la fin des années 1880 - Edgar Degas avait d'ailleurs laissé chez les Halévy un carnet personnel pour y dessiner après le repas. Il prit des photographies de ses amis Halévy, et représenta Ludovic sur plusieurs monotypes (vers 1876-1877) et sur deux pastels (1879 et 1884). Leur relation se distendit un peu après 1896, et se rompit en 1898 quand l'affaire Dreyfus éclata - Edgar Degas, d'un caractère peu commode, se déclarant antidreyfusard convaincu.
Hortense Howland. Amie intime d'Edgar Degas, Ludovic Halévy, Geneviève Straus, Charles Haas, Albert Boulanger-Cavé, Eugène Fromentin (son amoureux transi), elle tenait un salon mondain fort couru. Née Hortense Delaroche-Laperrière, elle vivait séparée de son mari américain (apparenté aux Roosevelt) rentré aux États-Unis avec une autre. Pratiquant la photographie, c'est elle qui, sans doute, suscita chez Edgar Degas l'envie de pratiquer personnellement. Sa présence se manifeste ici à travers une série de clichés pris avec son propre appareil, plusieurs portraits d'elle, des vues
de ses salons de la rue La Rochefoucauld à Paris, et de Saint-James à Neuilly.
Les Taschereau et Niaudet. Jules Taschereau était le beau-frère de l'épouse de Ludovic Halévy, et sa soeur, Sophie Taschereau-Niaudet, était la veuve d'Alfred Niaudet, l'ami d'Edgar Degas.
Tous se fréquentaient, de même qu'Henriette Taschereau, la fille de Jules, ou encore Mathilde et Jeanne Niaudet, filles d'Alfred et de Sophie. Tous figurent dans les présents albums, et notamment dans les photographies d'Edgar Degas prises au domicile de Ludovic Halévy.
Henri Rouart, peintre, fut un condisciple de Ludovic Halévy et d'Edgar Degas au lycée Louis-le-Grand.
Jacques-Émile Blanche, peintre et écrivain, fut l'ami de toujours des Halévy mais aussi d'Edgar Degas auprès de qui il étudia et dont il peignit un portrait. Il apparaît ici sur trois des photographies d'Edgar Degas prises chez les Halévy. Albert Boulanger-Cavé, fils d'un peintre et d'une maîtresse de Delacroix, homme du monde et amateur de théâtre, un temps censeur théâtral pour le ministère, était le compagnon de Madame Howland. Il sut se faire apprécier d'Edgar Degas qui disait de lui: «il est si gracieux. C'est une danseuse !», et qui le représenta sur un pastel en compagnie de Ludovic Halévy.

Au moins 13 photographies d'Edgar Degas
Rares icônes photographiques du peintre, parmi les 70 environ connues qui lui sont attribuées. Offertes par le peintre à ses amis Halévy, ces 13 photographies, des portraits, ont été prises pour 12 d'entre elles au domicile parisien des Halévy, 22, rue de Douai (dont 2 développées là-même), et la treizième probablement prise chez Edgar Degas. Ludovic Halévy les a montées ensuite dans ses albums, en les accompagnant de légendes de sa
main. Aussi, conservées jusqu'à aujourd'hui telles que leurs destinataires les ont disposées, elles figurent au milieu d'autres photographies prises par la famille ou des amis communs, qui documentent les conditions de leur production. Toutes les photographies de l'album n'ayant pas été légendées, il n'est
d'ailleurs pas exclu que d'autres soient ici attribuables à l'artiste, notamment certains clichés réalisés en lumière artificielle.

1. - Degas (Edgar). Louise et Daniel Halévy. Paris, automne 1895, probablement début octobre.
Cliché représentant l'épouse de Ludovic Halévy, Louise Bréguet, et leur fils Daniel.
77 x 96 mm, album n° III, p. 59, aux côtés des photographies n° 2 et 3, avec légende autographe de Ludovic Halévy
«Louise, Daniel». - Terrasse, n° 16, ill. pp 66-67; Edgar Degas photographe, n° 2a, ill. pl. n° 6.

2. - Degas (Edgar). Louise Halévy allongée. Paris, automne 1895, probablement début octobre.
95 x 75 mm, sur la même page que les photographies n° 1 et 3, avec légende autographe de Ludovic Halévy, «Louise».
- Terrasse, n° 15, ill. p. 66; Edgar Degas photographe, n° 1a.

3. - Degas (Edgar). Louise Halévy faisant la lecture à Edgar Degas. Paris, début octobre 1895.
79 x 93 mm, sur la même page que les photographies n° 1 et 2, avec légende autographe de Ludovic Halévy, «Louise,
Degas». - Terrasse, n° 37, ill. p. 81; Edgar Degas photographe, n° 3a, ill. pl. 7.

4. - Degas (Edgar). Louise Halévy. Paris, 14 octobre 1895. Cliché pris dans la même séance que la photographie n° 5. Tirage effectué chez les Halévy.
110 x 83 mm, album n° III, p. 53, aux côtés de la photographie n° 5, avec légende autographe commune de Ludovic Halévy, «Paris. Photographies Degas. 14 octobre 1895». - Terrasse, n° 14, ill. p. 65; Edgar Degas photographe, n° 4a, ill. pl. n° 9.

5. - Degas (Edgar). Daniel Halévy. Paris, 14 octobre 1895. Cliché pris dans la même séance que la photographie n° 4. Tirage également effectué chez les Halévy.
112 x 80 mm, sur la même page que la photographie n° 4, avec légende commune. - Terrasse, n° 13, ill. p. 64; Edgar Degas photographe, n° 5a, ill. pl. n° 10.

6. - Degas (Edgar). Jules Taschereau, Jacques-Émile Blanche, Edgar Degas. Paris, mi-décembre 1895. Cliché pris lors de la même séance que les photographies n° 7 et 8. Le peintre Jacques Émile Blanche et Jules Taschereau, époux de la soeur de Louise Bréguet, étaient également des amis d'Edgar Degas. Daniel Halévy, dans Degas parle, évoque brièvement cette soirée au cours de laquelle il accompagna le peintre faire l'aller-retour à son atelier pour prendre son appareil photographique. 80 x 82 mm, album n° III, p. 61, aux côtés des photographies n° 7, 8 et 9, avec légende autographe de Ludovic Halévy, «Taschereau, J. Blanche, Degas». - Terrasse, n° 21 ill. p. 71; Edgar Degas photographe, n° 6a, ill. pl. 16.

7. - Degas (Edgar). Jacques-Émile et Rose Blanche. Paris, mi-décembre 1895. Cliché pris lors de la même séance que les photographies n° 6 et 8. Rose Lemoinne était l'épouse du peintre Jacques Émile Blanche.
80 x 85 mm, sur la même page que les photographies n° 6, 8 et 9, avec légende autographe de Ludovic Halévy,
«Jacques, Rose». - Terrasse, n° 19, ill. p. 70; Edgar Degas photographe, n° 8a, ill. pl. 18.

8. - Degas (Edgar). Jacques-Émile et Rose Blanche, dans une autre pose. Paris, mi-décembre 1895. Cliché pris lors de la même séance que les photographies n° 6 et 7.
82 x 66 mm, sur la même page que les photographies n° 6, 7, et 9, avec légende autographe de Ludovic Halévy,
«Jacques, Rose». - Absent de Terrasse; Edgar Degas photographe, n° 7a, ill. pl. 17.

9. - Degas (Edgar). William Busnach. Paris, mi-décembre 1895. Cliché probablement pris dans la même séance que les photographies n° 6, 7 et 8. Cousin éloigné et ami de Ludovic Halévy, le librettiste William Busnach transposa notamment pour la scène plusieurs des romans d'Émile Zola.
81 x 75 mm, tirage très pâle, sur la même page que les photographies n° 6, 7 et 8, avec légende autographe de Ludovic Halévy, «Busnach». - Terrasse, n° 22, ill. p. 72; Edgar Degas photographe, n° 10a, ill. pl. n° 15.

10. - Degas (Edgar). Henriette Taschereau, Mathilde Niaudet, Jules Taschereau; [en surimpression:] Sophie Taschereau-Niaudet Jeanne Niaudet. Paris, 28 décembre 1895. Photographie avec double exposition, mêlant deux clichés pris dans la même séance que les photographies n°11 et 12.
Henriette Taschereau était la fille de Jules Taschereau, Sophie Taschereau-Niaudet était la soeur de Jules et la veuve d'Alfred Niaudet (ami intime d'Edgar Degas), tandis que Mathilde et Jeanne Niaudet étaient les filles d'Alfred et de Sophie. Daniel Halévy, relata dans ses carnets cette séance du 28 décembre 1895. Après qu'il eut fait l'aller-retour à son atelier pour en rapporter son appareil, «Degas enfla sa voix, devint autoritaire [...], il fallut obéir à la terrible volonté de Degas, à sa férocité d'artiste [...]. Il avait placé, devant le piano, sur le petit divan, oncle Jules, Mathilde et Henriette. Il marchait devant
eux, courant d'un coin du salon à l'autre, avec une expression de bonheur infini; il déplaçait les lampes, changeait les réflecteurs, essayait d'éclairer les jambes en posant une lampe par terre [... il manipula les corps]. Alors, il recula, et s'écria d'une voix heureuse: "On y va !" [...] À onze heures et demie, tout le monde partit - Degas portant son appareil, fier comme un enfant qui porte un fusil» (Degas parle, pp. 147-150).
88 x 96 mm, album n° III, p. 69, aux côtés des photographies n° 11 et 12, avec légende autographe commune de Ludovic Halévy, «Photographies doubles, par Degas». - Terrasse, n° 17, ill. p. 68; Edgar Degas photographe, n° 11a, ill. pl. n° 19 et fig. 14 p. 33 (page d'album complète).

11. - Degas (Edgar). Mathilde et Jeanne Niaudet, Daniel Halévy, Henriette Taschereau; [en surimpression:] Ludovic et Élie Halévy. Paris, 28 décembre 1895. Photographie avec double exposition, mêlant deux clichés pris lors de la même séance que les photographies n°10 et 12.
Élie Halévy est un des fils de Ludovic Halévy.
116 x 83 mm, collée verticalement sur la même page que les photographies n° 10 et 12, avec légende autographe commune de Ludovic Halévy. - Terrasse, n° 18, ill. p. 69; Edgar Degas photographe, n° 12a, ill. pl. n° 20 et fig. 14 p. 33
(page d'album complète).

12. - Degas (Edgar). Même photographie que la n° 11, en tirage recadré au plan plus resserré.
88 x 95 mm, collée horizontalement sur la même page que les photographies n° 10 et 11, avec légende autographe commune de Ludovic Halévy. - Terrasse, n° 18; Edgar Degas photographe, n° 12b, p. 33, fig. 14 (page d'album complète).

13. - Degas (Edgar). Jules Taschereau. Probablement chez Edgar Degas, 1895. On reconnaît un moulage de main qu'on voit également dans un autoportrait d'Edgar Degas à domicile (Edgar Degas photographe, n° 23a, ill. pl. 24). Il est connu qu'Edgar Degas possédait un moulage de la main d'Ingres.
78 x 98 mm, album n° V, p. 17, avec légende autographe de Ludovic Halévy, «Jules Taschereau par Degas, 1895». - Absent de Terrasse et d'Edgar Degas photographe.

«M. Degas ne pense plus qu'à la photographie» (Julie Manet, 13 novembre 1895). Le peintre connaissait des photographes comme Nadar ou Le Gray, fréquentait des amis qui pratiquaient eux-mêmes, comme les Halévy (il parle de «Louise la révéleuse» dans une lettre du 30 septembre 1895) ou encore Madame Howland - qui, probablement, l'amena à essayer lui-même. Il commença à prendre personnellement des photographies au cours de l'été 1895,
et s'y adonna avec passion durant l'automne et l'hiver 1895. Il bénéficia alors des conseils de Guillaume Tasset, marchand de fournitures d'art et de photographie qui tenait boutique dans son quartier: c'est à lui qu'il commandait son matériel et confiait généralement la réalisation de ses tirages. Même s'il existe des clichés réalisés encore en 1901, l'enthousiasme d'Edgar Degas pour la photographie se refroidit dès le début de 1896.
Apports réciproques de la peinture et de la photographie dans l'art d'Edgar Degas.
Fasciné depuis longtemps par cette technique, Edgar Degas avait copié les maîtres d'après photographies dès les années 1850, et, à partir des années 1870, sut utiliser certains aspects de la photographie dans ses tableaux et oeuvres graphiques. À l'inverse, sa maîtrise picturale dicta en partie sa pratique photographique, notamment dans l'organisation complexe de l'espace divisé en zones distinctes fortement contrastées. Fidèle à sa méthode d'inventions et de reprises, il fit faire des recadrages en plan resserré de plusieurs de ses clichés. Certaines de ses photographies (notamment les nus et les danseuses) peuvent en outre être considérées comme des études préparatoires ou parallèles à des tableaux ou dessins.
Degas expérimenta la photographie «comme un art en soi, conscient de l'originalité de sa production dans ce domaine» (Henri Loyrette, Degas, p. 588). Il manifesta la même curiosité technique, la même passion et la même intransigeance dont il avait autrefois fait montre avec la gravure ou le monotype. Il recherchait la difficulté et l'expérimentation plutôt que l'approfondissement de la technique elle-même: seul pour lui comptait le résultat, la technique étant commandée par la poursuite de l'effet désiré. Ses photographies des présents albums sont ainsi caractéristiques de cette approche personnelle et originale. Il explorait les possibilités plastiques de tous les mediums qu'il utilisait sans tenir compte des règles et des techniques généralement acceptées pour ceux-ci, et fit pour la photographie comme il avait fait pour l'huile, le pastel ou le monotype. Ses clichés, très travaillés, sont donc éloignés du
caractère anecdotique des instantanés kodak des simples particuliers, mais prennent aussi le contrepied des «sujets artistiques» habituels des amateurs éclairés. Il se tint aussi en dehors des polémiques de son temps autour du pictorialisme. Le style d'Edgar Degas, où s'exprime sa force de caractère en des contrastes violents, manifeste donc une conscience de la spécificité de ce médium, mais dans le souvenir de son histoire et de ses origines: ses photographies rappellent ainsi l'aspect des daguerréotypes avec sujets figés en de longues poses.
Chefs-d'oeuvre du clair-obscur: «ce que je veux, c'est l'atmosphère de lampes ou lunaire»
(Degas parle, p. 140). Le peintre fit en effet de nombreuses prises de vue le soir, ce qui servait son goût des recherches formelles: «le jour c'est trop facile, j'aime ce qui est difficile», et ce qui rejoignait l'approche esthétique de ses monotypes à «fond sombre» des années 1880 renouvelant le thème des «nocturnes» de Rembrandt. En outre, atteint d'un début de cécité, il supportait mal la lumière du jour, et par ailleurs, ne rendait visite à ses amis qu'après ses travaux d'atelier. Dix ans plus tard, évoquant ces portraits photographiques en clair-obscur, il insisterait sur l'inspiration picturale: «Je prenais des reflets sur des murs, et j'obtenais des résultats... [...] Ah, la photographie, ça a été une passion terrible, j'ai ennuyé tous mes amis; j'ai obtenu de jolies choses, n'est-ce pas Daniel ? Il arrivait ceci: mes noirs étaient trop poussés, mes blancs ne l'étaient pas assez, alors les uns et les autres étaient simplifiés, comme chez les maîtres...» (Degas parle, pp. 179-180).
«On voit comme on veut voir; c'est faux; et cette fausseté constitue l'art» (17 mai 1891, Degas parle, p. 114). Ce travail en clair-obscur entretenait cependant une parenté avec le langage formel du symbolisme de cette fin de siècle, «en faisant disparaître tout indice d'expérience tactile et d'espace navigable dans des ténèbres insondables» (Eugenia Parry, «Le théâtre photographique d'Edgar Degas», dans Edgar Degas photographe, p. 70). Si, dans la «vision transformative» qu'il propose, il mine les principes de l'impressionnisme, d'un autre côté il «subvertit le rôle scientifique de duplication des choses de la photographie. Le photographe nous propose donc la mise en équation du réalisme et des incertitudes de l'évocation»
(Eugenia Parry, ibid., p. 68).
Le théâtre photographique d'Edgar Degas. Vieillissant, vivant solitaire, Edgar Degas ressentait fortement le besoin de conserver près de lui la présence physique et spirituelle des êtres aimés, menacés d'éloignement ou de disparition - la perte de sa soeur Marguerite le marqua profondément. Aussi, la grande majorité de ses photographies sont-elles des portraits d'amis proches, prises à l'issue de dîners chez eux, les Lerolle, les Mallarmé, les
Rouart ou les Halévy. Despotique, le peintre leur imposait de longs réglages de mise en scène, et d'interminables poses en raison du temps d'exposition nécessaire dans la pénombre - dans ses carnets, Daniel Halévy avait alors noté: «tous ses amis parlent de lui avec terreur».
Mais quoiqu'obtenu selon les principes exigeants de l'art, le résultat avait pour vocation de demeurer dans la sphère intime, et si Edgar Degas exposa des photographies chez Guillaume Tasset en décembre 1895, ce fut sans publicité.
Les photographies «doubles» ou comment accueillir les imprévus comme d'heureux hasards.
On trouve dans les présents albums les deux seules photographies «doubles» connues d'Edgar Degas, dont une en deux tirages différents (avec cadrage remanié). Résultats d'une erreur technique consistant à faire deux prises sur le même négatif et occasionnant des superpositions de personnages, elles étaient généralement mises au rebut par la plupart des amateurs. Dans le cas d'Edgar Degas, on sait qu'il s'agit également d'une distraction, par une lettre de Ludovic Halévy à Albert Boulanger-Cavé, en janvier 1896, mais l'effet hallucinatoire de ces présences mêlées dut être jugé digne d'intérêt par le peintre qui en fit faire plusieurs tirages qu'il offrit. Il «ne les aurait certainement pas offertes s'il n'en avait pas été satisfait»
(Sylvie Aubenas, «Le photographe aveugle», dans Edgar Degas photographe, p. 14). L'album renferme une autre photographie double, datée, où se voient en deux prises mêlées, Pierre Loti et l'écrivain anglais John Edward Courtenay Bodley, ami et voisin de Ludovic Halévy à Sucy, dans un clair-obscur violemment contrasté. Cependant, si le journal de Pierre Loti évoque bien une visite à Ludovic Halévy, il n'y est pas fait mention d'Edgar Degas ce jour-là.
L'empreinte du créateur. «Si puissante est son inspiration, si fécond son génie, que toute [la] production photographique [d'Edgar Degas], malgré les sombres circonstances de sa réalisation, porte nettement l'empreinte du créateur. Destinée à la confidentialité, inclassable, à la fois maladroite et magistrale, elle nous livre sans qu'il l'ait vraiment voulu, une confidence poignante sur l'homme et un éclairage subtil sur l'oeuvre» (Sylvie Aubenas, ibid.).
Les présents albums ont, pour certains, figuré dans deux expositions: Entre le théâtre et l'histoire, la famille Halévy, 1760-1960, Paris, musée d'Orsay, 1996; Edgar Degas photographe, New York, Metropolitan Museum of Art, Los Angeles, J. Paul Getty Museum, puis Paris, Bibliothèque nationale de France, 1998-1999.
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