PROUST (Marcel)

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PROUST (Marcel)

Lettre autographe signée «Marcel». [Versailles], «mercredi» [5 décembre 1906].

12 pp. in-8, liseré de deuil; date du 6 décembre 1906 au composteur en 3 endroits, apostille autographe du destinataire, «rép[ondu] 13 décemb[re]»; quelques perforations d'aiguille avec infime tache de rouille.

«Moi, personne ne me manque, c'est inouï.
Sauf ceux que je ne pourrai plus revoir jamais...»

Belle et riche lettre évoquant l'absence de ses parents défunts («une douleur mêlée à tout, même à la gaîté»), Reynaldo Hahn («que j'aime comme un frère»), le comte de Gramont, le duc de Guiche, le prince Radziwill («Léon, ex-Loche»), le mariage d'une Murat avec un Bourbon, etc.

«Mon cher Louis, je ne t'ai pas écrit à Vallière [château du duc Agénor de Gramont, près de Mortefontaine dans l'Oise], craignant que ma lettre ne t'y trouvât plus. Je t'y avais télégraphié... que je ne t'y écrirais pas. Et puis, je ne sais ce qui est arrivé. Félicie [Félicie Fitau, femme de maison chez les parents de Proust, et un des modèles de Françoise dans la Recherche] rejette sur le concierge qui rejette sur le bureau. Toujours est-il que le matin, aucune dépêche n'était partie. Alors je t'ai envoyé une autre dépêche. Mais j'étais dans une crise si atroce que je ne sais pas du tout ce que j'ai mis. Si cela manquait d'affection et de reconnaissance, n'en accuse pas mon coeur, mais mes bronches.
Car je déborde de reconnaissance sur ta bonté. Tu as été admirable comme toujours et comme toujours admirable dans les deux sens, par ta bonté et par le talent avec lequel tu t'es acquitté de cette mission.
La lettre du docteur G., évidemment circonvenu dans l'intervalle par mon gérant, ne me donnant pas satisfaction, je lui ai écrit que ma bonne foi avait été surprise, que j'avais donné l'ordre de conclure croyant qu'il accordait l'interruption, etc., mais que ce que j'avais une fois dit le restait et que je maintenais la location. Il m'a alors écrit une 2e lettre (tout cela s'est fait très vite parce que j'envoie presque tous les jours de Versailles des messagers pour Paris) qui était t[ou]t à f[ai]t satisfaisante.
Donc mon amour-propre est, sauf événement imprévu, sauf vis-à-vis du gérant. Je dis seulement mon amour-propre car je crains bien que ce soit une folie même avec interr uption d'emménager dans mon état de santé dans une maison où il a des travaux [Marcel Proust allait emménager le 27 décembre 1906 au 102, boulevard Haussmann]. Si j'étais mieux j'irais passer 2 mois à Cannes, ou en Italie. Mais je suis dans un tel état ! Et dès en te quittant l'autre soir après les seules bonnes heures (je parle même au point de vue santé) que j'eusse eu depuis si longtemps, j'ai été repris, le soir même, pire que jamais !
J'ai vu qu'on annonce le mariage de la fille de la princesse Murat avec un prince de Bourbon-Siciles. C'est exactement comme si le prince Victor épousait une fille du c[om]te de Paris. Du moment que tout ce qui a régné sur Naples s'unit ainsi, le roi d'Italie n'a qu'à bien se tenir - ou à donner sa petite-fille au fils qui sortira de cette union. Ainsi toutes les prétentions seraient réconciliées.
J'ai immédiatement fait demander par Peter [l'écrivain René Peter] l'adresse de Brulé [le comédien
André Brulé]. Il me répond que Brulé est en ce moment à Bruxelles où jusqu'au 15 il joue Chaîne anglaise [comédie de Camille Oudinot et Abel Hermant]. Je crois précisément que Dorziat [la comédienne Gabrielle Dorziat] y joue avec lui... Mais il n'y a pas que Brulé au monde et je vais envoyer des "commissions rogatoires" un peu partout. Mais si généralement tu me disais de parler pour des choses te concernant, ce qui était mon excuse de m'en occuper, il s'agit cette fois de choses si particulières que j'ai grand peur, si j'ose les aborder, d'un accueil plus que glacial. C'est pourquoi je veux me renseigner d'abord et savoir si les critiques son fondées avant de les expédier à qui de droit qui pourrait bien me demander de quoi je me mêle et m'envoyer promener [probablement une allusion à des démarches en faveur de Louisa de Mornand].
Tu m'as parlé l'autre jour de l'abbé Brémond [le critique littéraire et historien jésuite Henri Brémond]. Tu voulais dire l'abbé Delarue [Joseph Delarue, curé de Châtenai, qui avait rejoint sa maîtresse enceinte à Bruxelles, puis s'était séparé d'elle]. Quand je pense que tu as dû croire que je trouvais l'abbé Delarue un homme remarquable ! et un écrivain ! Pardonne-moi. Il y a eu comme on dit erreur sur la personne.
Si tu m'écris, dis-moi qui tu as vu à Vallière, cela m'amusera. Comment va L. R. de Gramont, pour qui j'ai un faible depuis la mort de sa mère. Guiche est-il devenu un peu mieux ? [Le château de Vallière, près de Chaalis, appartenait au duc Agénor de Gramont. De son épouse, la baronne
Marguerite de Rothschild, morte en 1905, la même année que la mère de Proust, le duc avait eu trois enfants dont le comte Louis-René de Gramont et le duc de Guiche Armand de Gramont].
J'ai reçu aujourd'hui une lettre un peu étrange de Loche signée Léon, ex-Loche, je ne sais pas pourquoi [il s'agit du prince Léon Radziwill, dit Loche]. Il me demande s'il faut venir me voir rue de Courcelles. Comme la lettre est datée de Bordeaux, et que même s'il était à Paris, après m'avoir demandé s'il pouvait venir, il ne viendrait pas, je crois inutile de lui répondre.
J'ai beaucoup de tristesse, autant que ces choses-là peuvent m'en faire, que mon cher Reynaldo, que j'aime comme un frère, parte pour l'Amérique. Dieu sait ce qui arrivera d'ici son retour. Et déjà cette année il a été tant absent. Je suis bien content qu'il prenne ainsi l'habitude de peu me voir car je n'aurai pas ainsi le sentiment de trop lui manquer quand je ne serai plus là.
Moi, personne ne me manque, c'est inouï. Sauf ceux que je ne pourrai plus revoir jamais. Ceux-là, maman plus que papa encore, je ne peux pas dire qu'il n'y a pas d'heure où ils me manquent, il n'y a pas de minute, pas de seconde, c'est une douleur mêlée à tout, même à la gaîté.
Merci encore, mon cher Louis, je me demande si mon appartement du bd Hausmann, bien meublé comme il peut être, ne te conviendrait pas pour cet été, en attendant que ton hôtel soit prêt. Mais je crois qu'il serait un peu petit "Monsieur, Madame, et bébé" [allusion au roman à succès du même titre de Gustave Droz]. Tendrement à toi... Es-tu au courant de cette ancienne affaire Simeoni de Flérès ? [Allusion à Filippo Simeoni, dit de Flérès, banquier véreux ayant sévi plusieurs fois dans les milieux aristocratiques au cours des années 1890-1900.]»
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